Que ce soit durant mes cours ou lors de sessions de formation professionnelle, un sujet revient très souvent dans les discutions : « l’Affaire Kerviel ». Ce scandale financier a éclaté en Janvier 2008 lorsque la Société Générale révèle une perte de 4,82 milliards d’Euros due aux agissements frauduleux d’un seul homme : Jérôme Kerviel, qualifié de trader fou (rogue trader).
Plus de 10 ans après, l’émois est encore considérable. Bien que Jérôme Kerviel ait été condamné pour « faux en écriture de banque, usage de faux en écriture de banque et piratage informatique » par la justice française (5 octobre 2010, Tribunal correctionnel de Paris ; 24 octobre 2012, Cour d’appel de Paris ; 19 mars 2014, Cour de cassation ; 23 septembre 2016, Cour d’appel de Versailles), l’opinion publique ne va pas dans le même sens. Selon la plupart des gens : « la Société Générale savait » et Kerviel n’est qu’un bouc émissaire. Cette thèse est défendu par Jérôme Kerviel lui même. Bien qu’il ait reconnu les faits dans un premier temps, il a ensuite axé sa défense sur la responsabilité partagée de son employeur. Enfin, la Société Générale est dans un premier temps condamnée à verser 450.000 euros à Jérôme Kerviel pour l’avoir licencié sans « cause réelle ni sérieuse » et dans des conditions « vexatoires » (7 Juin 2016, Conseil des prud’hommes de Paris) avant que la décision soit annulée et que son licenciement pour faute grave soit reconnu fondé (19 Décembre 2018, Cour d’appel de Paris).
La plupart des gens, même ceux travaillant dans le secteur financier n’arrive pas croire qu’un seul homme ait pu perdre une telle somme.
Je fais partie des rares personnes à croire à la thèse officielle. Il me semble que la Société Générale ne savait pas, mais qu’elle aurait dû savoir. Ce qui fait une grosse différence.
J’ai suivi le dossier depuis le début et il me semble qu’il faut accepter l’idée que, de temps en temps, « la réalité dépasse la fiction ». Oui, un homme seul a réussi a contourner toutes les procédures de contrôle de son employeur, la Société Générale, pour engager frauduleusement des positions de l’ordre de 50 milliards d’euros sur les marchés actions pendant une période prolongée ( au moins un an), avant d’être détecté par hasard.
Hélas, la théorie du complot s’impose auprès du grand public.
Citons Gustave Le Bon, auteur en 1895 de Psychologie des Foules : « Ce n’est pas la grande idée qui mobilise la foule mais le grand sentiment. L’idée doit rester la plus simple possible, nette, pour atteindre la foule. C’est à partir des sentiments que celle-ci peut réagir. Car la foule n’est pas rationnelle. La démonstration la plus claire, la plus logique, n’a pas d’influence. Par contre des généralisations grossières, voir des rapprochements invraisemblables ont plus de chance de créer l’effet « frappant » attendu. »
De manière intéressante, rare sont les personnes qui se posent la question de savoir comment faire pour perdre (presque) 5 milliards d’euros. Ils doivent penser que comme « la finance c’est compliquée » (même pour ceux qui travaillent au sein d’une banque !), ça doit être trop dur à comprendre. En fait c’est facile, il suffit d’acheter l’équivalent de 50 milliards d’euros en actions (en dérivés actions en l’occurrence) et de revendre à un prix 10% moins élevé, cela produit la perte. Si j’achète quelque chose à 50 (euro ou milliards d’euros peu importe) et que je le revend à 45, j’ai perdu 5. Il n’y a rien de compliqué là dedans. Le mystère provient de l’absence de rappel des faits.
Affirmer que « la SG » savait » revient à dire que « La direction de la SG a autorisé ces opérations », et en développant que « La direction de la SG a eu l’intention de spéculer en prenant une position de 50 milliards d’euros pour parier sur la hausse des actions (CAC40 et DAX30 en l’occurrence) ».
Hors, pensez vous que la direction de la SG aurait eu intérêt à prendre un tel risque ? L’affaire se résume à cela.
En 2007, Daniel bouton, PDG de la SG a perçu 7 millions d’euros de rémunération. De manière générale, toute la chaîne de commandement de Jérôme Kerviel était composé de cadres supérieurs extrêmement bien rémunérés qui n’auraient eu aucun intérêt logique à prendre un tel risque. Ils ont tous perdu leur emplois suite à l’affaire.
Même si la culture d’entreprise de la Société Générale est en cause, avec un trader auquel on aurait montré de mauvaises pratiques tel que dépasser les limites de risque, une culture du trader tout puissant face aux services de contrôle de la banque et à l’évidence des procédures de contrôle défaillantes, je crois fermement que personne n’a dit à M. Kerviel de se mettre long de 50 milliards. Il a bel et bien agit à l’issu de l’ensemble du management comme l’instruction l’a démontré. La SG savait pour 100 millions, pas pour 50 milliards. Rappelons que 50 milliards c’est 500 fois plus que 100 millions.
J’espère que ce modeste article pourra contribuer à une culture de la vérification des faits, même si honnêtement, après avoir vu tant de gens « sensés » succomber à la théorie du complot je suis plutôt pessimiste. Même si de nombreux journalistes ont correctement fait leur travail et que, par exemple, l’article Wikipedia est objectif et permet à quelqu’un d’honnête de comprendre que « la SG ne savait pas », jusqu’à présent je constate que parmi mes interlocuteurs la thèse de l’implication des dirigeants de la SG est largement dominante (« la SG savait »). Il est intéressant de se demander quels sont les biais cognitifs dans ce sens. Je propose les pistes suivantes : l’absence d’énonciations des faits principaux dans les médias (faits financiers : « j’achète à 50 milliards je revend à 45 milliards donc j’ai perdu 5 milliards » et aussi faits judiciaires : les jugements rendus), les préjugés envers une supposée complexité du monde de la finance, un préjugé anti-élite (dont Kerviel a peut être joué, allant jusqu’au pèlerinage à Rome et l’arrestation après le passage de la frontière italienne) et aussi un préjugé anti-banque.
Je pense aussi qu’il y a un partie pris qui empêche de présenter les fait car ils sont presque décevants à l’égard des attentes du public, la folie d’un homme est moins vendeuse que la folie du système financier. Il peut aussi y avoir un partie pris idéologique. J’ai lu le livre de William Emmanuel, publié dés mai 2008, il décrit parfaitement les faits et on comprend que la SG ne savait pas, qui s’agit du dérapage d’un seul homme. Le titre du livre est « Trader, l’affaire Kerviel ou la folie du système financier » ; la quatrième de couverture est la suivante :
« Qui n’a pas entendu parler de Jérôme Kerviel, le trader qui a fait perdre quelques milliards d’euros à la Société Générale ? A l’heure où lui-même reconnaît avoir présenté des faux pour camoufler ses opérations, ne faut-il pas enfin se poser les bonnes questions autour d’un phénomène de cette ampleur : si ce n’est pas l’enrichissement personnel, quelles ont pu être les motivations réelles du trader ? Son histoire est-elle vraiment un cas isolé ? Méthodes de travail, contrôles, rémunérations, le métier de trader ne connaît-il pas de dangereuses dérives ? Ou bien est-ce le système financier mondial dans son ensemble qui atteint ses limites ? En repassant heure par heure le film de « l’affaire Kerviel », William Emmanuel apporte des réponses dérangeantes à ces questions, toutes marquées par un dénominateur commun : l’appât du gain. »
Une quatrième de couverture cohérente avec le contenu du livre aurait dû annoncer « L’histoire de JK, prit dans la folie des grandeurs puis dans un engrenage qui l’a amené à pirater le système de la SG pour construire une position spéculative de 50 milliards d’euros sur les indices actions CAC40 et DAX30, probablement la plus importante jamais engagée par un seul trader »;
Enfin, l’extrait du procès qui pour moi résume bien les choses (voir plus bas), est issu d’un blog de Libération qui titre « procès Kerviel un témoin qui charge la Société Générale ». Selon moi un titre plus en accord avec la réalité du témoignage aurait été « procès Kerviel un témoin qui innocente la Société Générale ».
En conclusion, il me semble que l’affaire Kerviel génère dans l’opinion publique une situation assez remarquable de dissonance cognitive.
Voici des ressources pour se faire sa propre opinion :
Les documents officiels de l’affaire
Le rapport de l’inspection générale de la SG. Un des principes de la communication de crise est de dire toute la vérité, ce rapport a donc été rendu publique.
2008_05_Rapport_GREEN_affaire_Kerviel
Le rapport du Ministère de l’économie et des finances
MINEFE_rapport_societe_generale
Le rapport du conseil d’administration à l’Assemblée générale des actionnaires de la Société Générale
Le rapport de Price Waterhouse Coopers
La décision de la Commission Bancaire
Societe-generale-decision-Commission-bancaire-du-3-juillet-2008-1-
Décisions de justice
Arrêt du Tribunal de Grande Instance du 5 Octobre 2010
KERVIEL_jugement_TGI_octobre_2010
Arrêt de la Cour d’appel de Paris du 24 Octobre 2012
Arrêt de la Cour de Cassation du 14 Mars 2014
Arrêt de la Cour d’appel de Versailles du 23 Septembre 2016
Articles de journaux
Extrait du procès :
Taillieu: « J’ai l’intime conviction que la hiérarchie cautionnait les prises de risques de Jérôme Kerviel ». Son n+1, jusqu’à son n+5. Dès 2008, il envoie d’ailleurs une lettre à la son ancien employeur pour faire part de ses convictions. Il écrit ainsi que, jusqu’à Luc François, chef du trading, tout le monde est mouillé. Et qu’au dessus seulement, « la bonne foi est là ». Mais il ne pense pas pour autant que les supérieurs savaient que Kerviel jouait 50 milliards d’euros.
Interrogé par Jean Veil, il précise sa pensée:
« Est-ce que vous imaginez que Morlat (supérieur de Kerviel) ait pu accepter une position de 10 milliards ?
– non.
– de 1 milliard ?
– non plus.
– de 100 millions ?
– oui. »
Source : http://cordonsbourse.blogs.liberation.fr/2010/06/11/proces-kerviel-un-temoin-qui-charge-la-societe-generale/
http://cordonsbourse.blogs.liberation.fr/2010/10/14/affaire-kerviel-un-jugement-ideologique/
https://www.franceinter.fr/oeuvres/cinq-milliards-en-fumee-les-dessous-du-scandale-de-la-societe-generale